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À la barre

À quoi ressemble vraiment une traversée de la Manche en voilier ?

Par Andrew, skipper/De Douvres à Boulogne-sur-Mer/9 min de lecture
Photo : SailLink

Pour nos passagers, le voyage commence bien avant la traversée. D'abord, souvent, la surprise d'apprendre qu'un ferry à voile traverse la Manche. Puis l'envie, et une question : est-ce qu'on pourrait le faire ? Pour le prochain voyage à vélo, parce que vous deviez traverser cette année de toute façon, ou simplement pour un week-end à Boulogne ou dans le Kent.

La traversée en bref
  • La ligneDe Douvres à Boulogne-sur-Mer, de marina à marina en plein centre-ville, avec SailLink, le premier ferry à voile régulier pour passagers à traverser la Manche.
  • Le bateauEchoes, un catamaran de 17 mètres qui traverse la Manche à la force du vent.
  • PasseportsContrôlés par la police aux frontières sur le ponton avant le départ, puis de nouveau à l'arrivée.
  • PassagersDouze au maximum, avec jusqu'à douze vélos rangés à l'intérieur du bateau. Tout est expliqué dans notre guide pour traverser la Manche à vélo.
  • DuréeEnviron 4h30 en moyenne. C'est le vent qui décide.
  • À la voileOn sort du port au moteur, puis on coupe. En 2026, nous avons parcouru 74,5 % de la distance entre les deux ports à la voile.
  • À prévoirDes couches chaudes, une veste coupe-vent, votre passeport et une batterie externe chargée, car il n'y a pas de prise à bord. Le thé, on s'en occupe.

Avant le jour J

Vient ensuite l'organisation, parfois un peu chaotique, et souvent quelques amis ou proches à convaincre. Entre la réservation et le jour du départ, les questions arrivent, les idées aussi, et parfois quelques inquiétudes. C'est tout à fait normal. Ce que vous vous apprêtez à faire n'a encore rien d'habituel, en tout cas pas pour vous. On espère que ça réveillera votre goût de l'aventure et que ça vous fera sortir un peu de votre zone de confort, le temps de quelques heures. La plupart des réponses pratiques se trouvent sur notre site, dans la FAQ et dans les informations jointes à votre réservation.

Au point de rendez-vous

Le jour venu, un mélange d'excitation et d'appréhension, c'est normal. La voile se vit au contact de la nature, et la météo donne le ton de toute la journée. Nous demandons aux passagers d'être au point de rendez-vous 45 minutes avant le départ, et c'est en général là qu'on découvre que tout le monde ressent à peu près la même chose. Pour beaucoup, c'est aussi la première fois sur un voilier. On discute, on plaisante, ça détend, et on commence à cerner ses coéquipiers du jour.

C'est aussi là que vous découvrez le bateau qui va vous faire traverser. On espère qu'Echoes vous rassure au premier coup d'œil.

Sur le ponton

Un membre de l'équipage vient se présenter et vous emmène sur le ponton, où l'on vous accueille. Les sacs passent à bord, les vélos aussi. Gardez votre passeport à portée de main : il est contrôlé par la police aux frontières avant le départ, puis de nouveau à l'arrivée. La scène a quelque chose d'un quai d'autrefois en miniature, avec les bagages qu'on se passe de main en main, les curieux qui regardent depuis le quai, des bonjours un peu partout et quelques formalités quelque part au milieu. C'est à taille humaine, et ça n'a rien de vieillot.

Echoes, notre catamaran, a été construit pour qu'une famille parte en croisière, et ce qu'on en fait ressemble plutôt à du transport en commun. Avec douze passagers qui rangent leurs bagages, cherchent leur passeport et enfilent une couche de plus, son grand carré paraît tout à coup minuscule. C'est le moment où chacun prend ses repères. Où est quoi ? Qu'est-ce qu'il y a en bas ? Il y a des toilettes ? (Oui.) Je peux accéder à mon sac ? (Oui.) Qui fait partie de l'équipage, qui est passager ? Ah, c'est lui le capitaine.

Une cycliste pousse son vélo chargé de sacoches sur le ponton vers Echoes
Le vélo descend le ponton.
Des passagers s'installent sur le pont d'Echoes dans la marina avant le départ
On s'installe sur le pont avant de larguer les amarres.

Les gilets, puis le briefing

Avant de partir, on enfile les gilets de sauvetage, ce qui veut dire s'habiller pour la mer plutôt que pour le port. Les vêtements chauds se mettent sous le gilet. Ensuite vient le briefing sécurité : comment se déplacer sur le bateau, ce qu'il ne faut pas faire, comment on va sortir du port et, bien sûr, à quelle heure on servira le thé. C'est à ça que servent les 45 minutes, et c'est pour ça qu'on est contents quand on part à l'heure. Même à ce moment-là, on est encore amarrés au ponton.

La sortie du port

Enfin, les moteurs démarrent, on largue les amarres, on prévient le port par radio et le bateau se met en route. On sort toujours au moteur, au moins jusqu'à avoir assez d'eau libre pour hisser les voiles. Ensuite, on voit si on peut couper les moteurs tout de suite ou s'il faut les garder encore un peu. Sur la saison 2026, nous avons fait près de 75 % de la distance entre les deux ports à la voile. Avoir autant de vent exploitable sur ce bras de mer, c'est ce qui fait de la voile une façon si évidente de traverser la Manche.

À quel moment ça devient vraiment de la voile ?

En droit maritime, tout bateau qui utilise un moteur est tout simplement un navire à moteur. Quand on peut couper et compter sur le vent, on devient un navire à voile. Ce moment-là est libérateur, et il reste spécial à chaque fois.

Les moteurs font du bruit, ils sentent, ils polluent, et en plus ils nous rattachent à la terre. Ce sont eux qui nous permettent de manœuvrer dans les ports, de quitter les pontons et de les rejoindre. Une fois qu'ils sont coupés, on vit selon les lois de la nature. Pour avancer, on règle le bateau, les voiles, notre stratégie et chacun de nos gestes en fonction du vent, de l'eau, du courant et des vagues. Au moteur, on trace tout droit en comptant les heures (et le carburant) jusqu'à l'arrivée. La voile est un équilibre permanent, il faut être à l'écoute de tout ce qui nous entoure.

Le moment où l'on peut couper les moteurs, c'est le moment où l'on se libère de la terre.

Le mât et les voiles d'Echoes vus d'en bas pendant une traversée ensoleillée
Voiles hautes, moteurs coupés, quelque part entre Douvres et Boulogne.

Nous sommes le seul ferry à voile à traverser la Manche, alors nous n'avons personne contre qui faire la course (pour l'instant), à part le voilier de plaisance qui part par hasard en même temps que nous. C'est arrivé deux fois jusqu'ici, ce qui en dit long sur le peu de fois où les voiliers des marinas prennent vraiment la mer. Alors on fait notre propre course : moteurs coupés dès que c'est sûr, et on regarde en combien de temps on traverse. Ça, c'est seulement les jours où les conditions s'y prêtent. La plupart du temps, on est très contents de naviguer à 8 ou 10 nœuds vers l'autre port, ce qui nous laisse largement dans les temps.

Que voit-on en traversant la Manche en voilier ?

Je suis occupé par le bateau une bonne partie de la traversée, alors certaines des plus belles descriptions de ce qu'on voit au large viennent des passagers, dans les avis et les petits mots qu'ils nous laissent après coup.

Dans un sens comme dans l'autre, la côte d'en face prend son temps. Un passager parti de Boulogne raconte avoir vu « la côte et les falaises blanches de Douvres apparaître peu à peu ». Un autre est arrivé à Douvres au coucher du soleil, et sur les départs matinaux de Douvres, on largue les amarres au lever du jour. Entre les deux, il y a le détroit lui-même, avec les gros cargos qui avancent au loin pendant que vous filez à la vitesse du vent.

Il y a aussi la faune. Plusieurs passagers ont vu des dauphins cette saison, d'autres des phoques, et un matin, juste à la sortie du port de Boulogne, un groupe a croisé quelques marsouins. Sur une autre traversée, un passager a raté les méduses que tout le monde avait repérées. Rien de tout ça ne se programme. Comme l'a écrit un passager après une traversée avec des dauphins : « Évidemment, les dauphins et le bon vent, on ne peut pas les garantir, mais j'ai l'impression que le café, lui, est toujours là. »

Et surtout, il y a la mer à hauteur d'yeux. Un passager avait réservé justement pour traverser « au ras de l'eau plutôt que du haut d'un ferry ». Une fois les moteurs coupés, écrivait un autre, on n'entend plus que la mer et le murmure des conversations, avec le vent dans le visage et le large tout autour. Les jours plus agités, la mer se fait encore plus proche. Un couple qui a traversé par mer formée a trouvé que rester dehors en regardant l'horizon changeait tout, et que la mer un peu forte, embruns compris, avait fait tout le sel de l'expérience.

Le plus dur

Pour moi, c'est ce qu'aucun de nous ne veut : rallumer les moteurs parce qu'il n'y a pas assez de vent. Ça peut donner l'impression que tout ça n'a plus vraiment de sens. Quand le vent est là, en revanche, il peut nous emmener loin et vite : notre traversée la plus rapide de 2026 a duré 2h18, de port à port.

Douze inconnus en mer

Tout le monde ne fait pas connaissance avec tout le monde. On peut tout à fait monter à bord et passer la traversée à regarder la mer sans trop parler aux autres, et c'est une façon très particulière de passer le temps. Où peut-on encore passer autant de temps à « ne rien faire » tout en faisant autant de bien à l'âme ? C'est rare aujourd'hui. Certains se prélassent, d'autres discutent. C'est à chacun de voir.

Un petit bateau sur une grande mer rapproche quand même les gens, alors les conversations ne manquent jamais, et j'espère quelques amitiés aussi. Les gens que vous rencontrez à bord font partie des imprévus naturels du voyage, au même titre que la météo.

Comment s'habiller pour traverser la Manche en voilier ?

Je ne dirais pas que ceux qui viennent pour la première fois se trompent. C'est juste un manque d'expérience, et ça revient presque toujours au froid. On ne s'attend pas à ce que la température baisse autant en mer, dans le vent. Pour les passagers, une traversée, c'est beaucoup de temps assis avec des moments d'activité entre les deux, alors habillez-vous chaudement et prenez une couche coupe-vent. Comme ça, vous pourrez rester dehors sur le pont, ou prendre la barre un moment, pendant deux bonnes heures.

Le retour à terre

Quand ils ont passé un bon moment, les passagers descendent du bateau tout exaltés de l'avoir fait. Remettre pied à terre, ce doit être à la fois rassurant, satisfaisant, et un peu comme un nouveau départ. La police aux frontières contrôle de nouveau les passeports à l'arrivée, directement sur le ponton, et beaucoup sont surpris de voir que ça va si vite, sans les files d'attente ni les terminaux dont ils ont l'habitude. Une fois que c'est fait, oui, vous pouvez y aller. Bienvenue à Boulogne. Ou à Douvres.

Le meilleur moment, à chaque fois

Quand un passager qui a tellement aimé la traversée qu'il est presque devenu un ami me prend dans ses bras. Quand je reconnais le visage de quelqu'un qui revient pour un autre voyage, et que j'apprends peut-être pourquoi il voyage cette fois-ci. Et quand un membre de l'équipage m'apporte une bonne tasse de thé. En mer, c'est toujours un petit bonheur.

Andrew, skipper et fondateur de SailLink, souriant à bord d'Echoes
Andrew, skipper et fondateur de SailLink. Photo : Armel Vrac

Est-ce que c'est ce qui me manquait ?

J'ai créé SailLink parce que je ne trouvais pas moi-même de façon naturelle de traverser la Manche. Aujourd'hui, en mer, en tant que capitaine, je suis surtout pris par tout ce qui se passe, par ce qui pourrait arriver et par les horaires. Mais oui, c'est bien ce qui me manquait : un service transmanche, porté surtout par la nature, qui relie une ville à l'autre et qui est pensé pour les piétons et les cyclistes. Rendre possible une expérience aussi vraie, une occasion de se reconnecter à la mer, à la nature et aux autres, c'est formidable. Et c'est pour ça que chaque traversée est différente.

Ce qui me plaît le plus, c'est tout ce qu'on peut encore améliorer. On peut mieux exploiter les forces de la nature, développer des bateaux conçus pour ça, accueillir à bord des gens encore plus divers, reproduire l'idée sur d'autres lignes et donner envie à d'autres de faire pareil.

Les ferries et le tunnel ont une vraie utilité, et je les prends moi-même quand mon trajet le demande, donc je ne suis pas là pour les diaboliser. SailLink est une tout autre façon de traverser, avec d'autres objectifs. Notre rôle, c'est de la garder aussi différente que possible, sans perdre ce qui fait sa raison d'être : une connexion naturelle.

Andrew
Skipper & fondateur

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Piétons et cyclistes, d'un centre-ville à l'autre.

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